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"Il y a des vagues partout, tout est une question de fréquence". C'est la conclusion à laquelle je suis arrivé en faisant le décompte de tous les spots où l'on peut surfer des déferlantes. |
Que ce soit pour compiler le World Stormrider Guide ou la base de données Worldwide Surfspot 2.0. Océans, mers, lacs, rivières : y'a des vagues partout ! Il suffit d'un peu d'eau, d'une énergie pour secouer cette eau et d'un fond propice pour accueillir le déferlement de l'onde. Il reste encore un potentiel de vagues vierges encore énorme que des Crossing ou The Search s'appliquent à identifier. Si ces endroits concernent surtout des îles difficiles d'accès (Birmanie, Chagos, Tuamotu, Micronésie, Sumatra) ou des hautes latitudes (Islande, Norvège, Drake's Passage) il reste aussi des littoraux en accès terrestres sur des latitudes parfaitement tropicales.
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Il est un continent qui est resté hermétique au surf : le Moyen-Orient. La raison en est simple pour l'essentiel des pays : pas de vagues ! Si Israël a découvert son potentiel de spot très vite, les autres pays sont restés longtemps dans l'ombre même si certains expatriés occidentaux avaient surfé à l'occasion les houles de vent de Jeddah ou de Dubaï. Aucune reconnaissance organisée n'avait été entreprise dans les pays qui jouxtent la Mer d'Arabie avant que le Sultanat d'Oman ne soit exploré en 1999 par un team Américano-Australien, révélant les houles fréquentes pendant la mousson de Sud-Ouest.
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Au contact de la Corne Africaine et de la Péninsule Arabique, la mousson de Sud-ouest s'accélère pour créer les vents tropicaux les plus forts de la planète. Phénomène que les océanographes appellent le « Somali Current » : une "anomalie" climatique. Il suffit de regarder le WAM sur internet à cette période pour se convaincre que l'Arabian Sea se déchaîne. C'est donc qu'il doit bien y avoir des vagues dans les parages. Vu que la Somalie et le Yemen sont directement dans le couloir du vent et que l'Oman a déjà été défloré, mon regard s'est porté vers un pays bien mal connu : le Pakistan. Plus de 1000 km de côtes quand même !
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Après 6 mois de préparatifs incluant quelques centaines d'e-mails, des dizaines d'heures le soir à faire avancer le schmilblick d'une grosse expédition, des lectures d'ouvrages obtenus avec peine sur les régions côtières, des conversations sans fin avec mes compagnons d'expédition et une guirlande de démarches administratives entre ambassade, consulat, ministère et autres institutions locales, nous furent prêts à partir pour Karachi début Juin. Nous ? Un team franco-anglais de 2 bodyboarders (Stuart Butler et Ben Clift) et de 2 surfers (Dan Haylock et moi).
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Après l'atterrissage à Gwadar via Karachi, on fit connaissance des autres membres et de la logistique de l'opération " Desert Spots of the Makran Coast" : 3 jeeps, 500 kgs d' équipement et de ravitaillement et pas moins de 8 personnes ! Le boss de Trans-Pakistan qui organise le trip sur place, un traducteur, 3 conducteurs, 1 cuistot et... une escorte de 2 militaires armés d'une rutilante Kalachnikov « made in China), mis à disposition par le gouvernement. Officiellement pour nous protéger des mauvaises rencontres, officieusement pour contrôler nos agissements.
Pour quoi tant de méfiance ? Oh, une longue histoire où se mêlent le fait que la Makran Coast soit le corridor de défense du Pakistan (c'est là qu'on eut lieu les essais nucléaires), des siècles de non développement, un enclavement total et une tendance du militaire Pakistanais à voir des espions partout. Là, en l'occurrence, y'a les Chintoks qui avaient remporté le marché de la construction d'une route côtière devant les Americains et ils étaient persuadés que la CIA allait venir exciter la population, en stigmatisant les mouvements terroristes (une pratique courante).
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Dès le départ, c'était très mal barré puisque les autorités, représentées par le District Commissionner nous refusaient tout déplacement hors du Rest House, un centre délabré à destination des "espions" de passage. Il faut préciser que la zone vient juste de s'ouvrir aux visiteurs et qu' il faut obtenir un N.O.C ( No Objection Certificate) : un permis de circuler. Si de blah-blah en coup de téléphone, Haroon, (pas Tazieff), notre chef-guide finit par nous dégoter les autorisations nécessaires, il était hors de question d'accéder et même de mater la « Tête de Marteau », le point de mire de notre expédition et de notre atterrissage à Gwadar.
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Il faut imaginer le site. Un lieu géographiquement incroyable, un peu comme la presqu'île de Giens à côté de Hyères mais en beaucoup plus grand. Un grand bloc de montagne de 10 km de long sur 2 km de large et 200 m de haut, qui forme une barrière naturelle à une côte à laquelle elle est rattaché par un mince filet de sable de quelque 20 km. Un tombolo, qu'ils appellent ça les géologues. Une île qui a fini par coller au continent sous l'effet des houles et des courants. Comme on se trouve sur une faille volcanique très active, ça bouge et le plateau enregistre chaque jour des oscillations qui atteignent quand même 3 sur l'échelle de Richter (qui en compte 12).
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C'est là qu'on put mater depuis le hublot de l'avion le seul worldclass de toute l'expé. Un pointbreak de droite d'1,50m à 2m à flanc de falaise dans le style d'un Jardim do Mar à Madère. Une vision, oui. Une session, non ! L'accès en était condamné parce que le spot était pile dans une zone navale. Malgré cette frustration immense, le but était déjà atteint : on avait eu raison de venir. La houle était bel et bien là, dans les 2m+ sur les beachbreaks exposés, quasi-stationnaire tous les jours. Le vent, malgré quelques poussées régulières en fin de matinée, avait tendance à être calme le matin, sans offshore certes mais jamais dans la catégorie « ça décoiffe ». Le hic venait plutôt de la côte dont la nature argilo-sableuse la rendait trop « shallow », ce qui faisait que les caps et reefs avaient du mal à capter et focaliser une houle dissipée sur des dizaines de bancs de sable parasites.
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Les 3 semaines de trip furent donc consacrées à dégoter des bouts de côte exposées Est / Sud-Est où la houle pourrait tourner avec le vent side / offshore. Après l'hallu' de l'arrivée, on tombait sur une jolie droite un peu au large dont les murs lisses d'un bon 1.50m nous donnèrent 2 pures sessions. D'autant plus que tout le village, soit près de 300 paires d'yeux admiratifs, était là pour nous accueillir à l'arrivée, étant persuadé que nous allions nous noyer. Il faut dire que les pêcheurs avec leurs barques à fond plat et leur moteur poussif ne sortent pas pendant 3 mois à cause de la mousson de peur de chavirer et se noyer. (on a fait une sortie, on confirme, leurs embarcations se retournent comme des crêpes).
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Ensuite, on a alterné les sessions sur des beachbreaks juteux mais brouillons et les pointbreaks parfaits mais petits, à hauteur de boardshort. Un jour, il y eut ce pointbreak au déferlement parfaitement géométrique, des lignes qui s'enroulaient comme tirées à la règle, avec un œil de côté pour témoigner d'une ouverture tubulaire continue. On aurait juré de loin que ça faisait 1.50m : mirage ...ô désespoir, n'avons nous tant bouffé la poussière que pour subir cette infamie ? Sans rire, l'humidité dans l'air alliée à la poussière de sable crée un phénomène optique grossissant. C'est terriblement trompeur ! Une fois arrivé au spot, on s'est rendu compte que ça cassait à 50 cms !
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Le jour d'après, c'était pareil, on voulut pousser plus au sud vers une pointe plus exposée mais encore une fois, notre expédition fut frappée du syndrôme « Zone Interdite » . Les Coastguards sont venus nous prévenir qu'une vaste opération de contrebande avait eu lieu pendant la nuit dans les parages. Environ 200 types montés sur des dromadaires étaient descendus avec des caisses de hash vers une plage accore (c'est justement ça qu'on cherchait) pour les échanger avec des armes ou de l'alcool débarqués par une flottille de pirogues lancées sur des gros bateaux à quelques milles au large. Les Coastguards étaient sur leur trace et il pouvait y avoir du grabuge. Mieux valait ne pas risquer de prendre une balle perdue ou pire être pris en otage par des contrebandiers en déroute.
Cette présence militaire a largement réduit notre rayon d'action que ce soit par des interdictions d'accès directes ou par le processus lent de notre logistique lourde liée à des contrôles incessants. Même si un soldat se réveille en deux coups de cuiller à pot (un phénomène étonnant quand on sait la difficulté moyenne d'un civil européen à se lever le matin), ça prenait un peu plus de temps d'aller checker le surf le matin accompagné d'un garde ! S'arrêter aux postes des Coastguards, montrer nos papiers, déballer les boardbags patiemment arrimés sur le toit pour prouver que ce n'était pas des missiles, expliquer qu'on cherchait des vagues en montrant les photos de magazines de surf, prendre le thé quand on y était invité...Toutes ces opérations prirent du temps sans compter que la plupart des conversations entre nous et les pêcheurs se déroulaient via 2 traducteurs : Anglais-Urdu et Urdu-patois local (Baluch' en général).
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Il faut imaginer un convoi de 3 jeeps qui progressait péniblement sur des chemins cabossés à une moyenne de 20 km/h. Mis à part quelques km de bitume aux abords des quelques villes, il n'y avait que des traces de pneus, des ornières, des nids-de-poules... Il fallut pas mal improviser sur les itinéraires dans une chaleur étouffante qui ne descendait jamais au-dessous de 30°c et oscillait autour de 38°c l'après-midi. Les tourbillons de poussière de sable rendirent la visibilité parfois faible et de toutes façons, cette poussière rendait les déplacements éprouvants. Une poussière qui s'infiltrait partout, dans les sacs comme entre les dents. Tout ça pour expliquer que nous ne purent checker, en 3 semaines que 23 spots et en surfer 8, pour une quinzaine de sessions.
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Si la recherche des spots était notre objectif prioritaire, on était aussi là pour initier des kids au surf. Pour cela, BIC nous avait donnés une 7'3 que nous avons eu le plaisir de laisser à Ibrahim Bilal, 17 ans, qui jusque là, utilisait une plaquette de bois ou des blocs de polystyrène de frigo pour se laisser pousser par la mousse. Issu d'un village de quelque 100 âmes, sans eau courante ni électricité, Ibrahim pêche mais pendant la mousson, c'est la trêve. Et il joue dans la mousse d'une longue gauche à la sortie d'une embouchure de rivière près de Karachi, molle et mal identifiée, une version pâle de Mundaka mais une vague facile que beaucoup d'entre vous rêverait de surfer. Si lors de la séance d'initiation, Ibrahim ne s'est pas levé sur la BIC, nul doute qu'il a surfé tous les jours depuis notre passage et qu'il s'amuse déjà à faire de longs rides.
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Si le fait d'avoir planté cette première graine de surfer local au Pakistan et d'avoir été les pionniers des vagues de la Makran Coast, ce que nous a confirmé le chef des services secrets de la Navale, ne nous laissent pas indifférents, nous ne nous sommes pas restés indifférents non plus à cette culture musulmane, bien distincte de notre civilisation de l'objet et de l'individu. Ici, on ne rêve pas d'aller aux USA, on vit dans une religion omniprésente, pour laquelle les rares fanatiques répandent injustement une mauvaise image d'un islam initialement bienfaiteur pour le groupe. Malgré leur tête de coupeur de gorges, les hommes sont parfaitement accueillants et s'ils ne sourient pas, leur cœur est le plus souvent pur et fraternel. Entre 325 avant JC quand Alexandre le Grand est passé par là avec ses troupes et 1809, soit plus de 20 siècles, aucun Européen n'est venu sur la Makran Coast. Pendant des siècles, les tribus côtières du Balochistan ont été appelées les Ichtyophages, soit les « bouffeurs de poisson » puisque ceux-ci n'ont mangé que du poisson séché, possédant une odeur parfaitement gerbique. Si cette côte est restée trop longtemps fermée, visitée uniquement par des géologues et des archéologues, il ne fait aucun doute que le touriste malin viendra ici dans les prochaines années chercher un bol de civilisation originelle, de désert rougeoyant aux formes incroyables et d'un littoral vierge.
Quant au waverider, il ne pourra résister à l'appel d'une période estivale de 3 mois saturée de vagues avec des mois de transition probablement bons sur les beachbreaks. Le tout en eau chaude, avec les caresses du vent pour supporter la chaleur, un environnement hygiéniquement propre et les délices d'une côte qui peut encore receler des spots de rêve.
Antony « yep » Colas
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